Histoire contestuelle#
Victoire Feuillebois
Coordinatrice du projet ANR ArtAtWar
UR 1340 GEO- Université de Strasbourg
ORCID ID 0000-0001-5895-7970
DOI : https://doi.org/10.34931/cqfn-qh46
L’histoire contestuelle se présente comme un modèle d’analyse qui répond à la production croissante de jugements esthétiques ou éthiques qui plaident pour une exclusion du canon ou de l’espace public d’objets culturels provenant d’époques passées. Cette grille de lecture propose de sortir des apories méthodologiques et disciplinaires que cette tendance contemporaine suscite en produisant une manière d’incorporer les réceptions critiques agonistiques dans l’étude d’une œuvre artistique tout en conservant une méthodologie scientifique fiable. Par rapport à une histoire traditionnelle des réceptions, l’histoire contestuelle a pour intérêt de révéler des réceptions souvent occultées dans les histoires de la littérature et les interactions entre les champs culturels nationaux : dans la mesure où ces réceptions présentent une dimension conflictuelle, elles ont souvent tendance à être écartées par rapport aux réceptions positives – de fait, le pro l’emporte souvent sur le contra dans l’histoire littéraire, à de rares exceptions près. Par rapport à l’histoire connectée ou l’histoire croisée qui ont parfois tendance à aplanir les rapports de domination culturelle en mettant l’accent sur l’hybridation et le croisement, l’avantage de l’histoire contestuelle est de faire apparaître ces rapports et de les placer au centre de l’analyse : qu’elle se concentre sur des cas transnationaux ou non, cette dimension agonistique présente dans le jugement sur certaines œuvres intervient dans des moments d’évaluation et de contestation de la place des artistes dans le canon mondial et se déploie donc à une échelle globale. Par rapport à l’histoire contextuelle, qui cherche à neutraliser les accusations contemporaines faites aux textes et œuvres du passé en revoyant aux conditions concrètes de production et de circulation des œuvres, présentées comme un horizon philologique indispensable à toute compréhension des phénomènes littéraires, il s’agit de montrer qu’on ne peut pas faire que renvoyer au contexte objectif pour lire les textes et de mettre au cœur de l’étude ce que ces critiques d’ordre esthétique ou éthique font apparaître dans les changements de régime de réception des œuvres : les cas de contestations sont considérés comme des moments où se révèlent des « révolutions morales » (K.A. Appiah) dans notre appréciation des codes et traditions littéraires qui sont particulièrement fécondes pour saisir les nouvelles valeurs associées à ces mouvements de relecture.
Cette méthodologie est fondamentale pour le projet ArtAtWar, dans la mesure où celui-ci incorpore une part d’analyse des contestations du canon russe apparues après le déclenchement de la guerre à grande échelle en Ukraine en 2022. Elle permet de renforcer la dimension transnationale du projet, puisque les mises en accusation du canon russe post-2022 ont très souvent émergé en dehors du territoire de la Fédération de Russie – chez les auteurs russes exilés, chez des intellectuels ukrainiens ou chez des acteurs du champ de la culture occidentaux. Loin d’être un épiphénomène, on choisit ici de les considérer comme une opportunité herméneutique qui permet de placer la littérature russe dans un contexte global, où elle se trouve évaluée selon des critères différents par rapport à sa réception ordinaire. Par ailleurs, ce mouvement de contestation contemporain rejoue sur certains aspects des débats passés et donc mérite lui aussi de s’inscrire dans une perspective historique, quoique légèrement différente : par exemple, on songe à la responsabilité de Dostoïevski dans la violence du XXe siècle sur laquelle se sont interrogés Karl Kraus, Herman Hesse ou Milan Kundera. Cet anti-dostoïevskisme présent au XXe siècle pour des raisons davantage politiques qu’esthétiques (comme c’est le cas de l’anti-dostoïevskisme nabokovien par exemple) a largement été minoré dans l’histoire des réceptions de l’écrivain russe, alors qu’il montre que Dostoïevski a depuis longtemps été la cible de telles attaques. Dans ce cas précis, l’histoire conceptuelle offre de sortir d’une évaluation binaire qui évalue la justesse ou la fausseté des critiques portées par ces grandes figures au sujet du Russe : elle ouvre vers une profondeur historique en retraçant la généalogie de ce reproche moral récurrent et vers un espace d’analyse élargi en incluant des regards souvent issus d’autres zones que la Russie, afin d’écrire une histoire de la littérature russe présentant d’autres visages.
Victoire Feuillebois